De la mauvaise lecture de Huntington

Une idée assez courante veut que les rois de France notamment François Ier et Louis XIV étaient des traîtres à la France/l’Europe/le christianisme (au choix) sous le prétexte qu’ils avaient des alliances avec la Sublime Porte (l’empire ottoman). Je vais tenter de convaincre ces étonnants ethno-masochistes (souvent athées d’ailleurs) qu’ils sont dans l’erreur.

I/ Les chrétiens n’ont jamais formé un bloc

Si la religion chrétienne est une réalité, le monde chrétien ne l’est pas. Des chrétiens ont passé leur temps à se faire la guerre. C’est d’ailleurs pour cela que la paix de Dieu et la trêve de Dieu furent instaurées. Les conflits féodaux divers, la guerre de cent ans, la guerre des deux roses, la conquête de la Grande Bretagne par Guillaume le Conquérant ne fut pas un « conflit de civilisations » huntingtonien.

Pendant les croisades mêmes, on assista à de graves tensions entre catholiques et orthodoxes (pillage de Constantinople en 1204 avec la bénédiction de Vénitiens… catholiques).

Les guerres de religion du XVI ème puis du XVII ème, dans le sillage de la Réforme, montrent là encore s’il est besoin l’absence d’unité « européenne » du « monde chrétien » d’un point de vue militaire et diplomatique. L’harmonie et la paix dont nous avons hérité est certes un fruit du christianisme mais il s’agit d’un travail long et fastidieux, mené par l’Eglise en parallèle d’un travail culturel et civilisationnel.

La première conclusion à tirer est celle-ci : ce n’est pas « la religion » (terme vague) qui a été source des guerres puisque précisément le message de l’Evangile est un message de concorde, de paix et d’amour. Les guerres médiévales étaient en réalité peu mortelles, en raison du rôle joué par la diplomatie, des alliances matrimoniales, du rôle de l’Eglise (C’est elle qui permit à des pays tellesque la Bohême de se tenir à l’écart de la guerre de cent ans). De plus, les XIII-XIV ème siècle, l’occident médiéval chrétien est un monde relativement peu peuplé, à l’exception du royaume de France, auquel la peste porta un coup sévère.

II/ Et les musulmans n’ont jamais formé un bloc non plus

Mais les musulmans n’ont jamais formé de bloc non plus. Divisés en courants, écoles, les sunnites en particulier ont « souffert » de l’absence de hiérarchie. La période des mamelouks en particuliers (1250-1382/ 1382-1517) montre bien le mode de fonctionnement de transmission du pouvoir. Étant des esclaves, c’est par le complot et l’assassinat que le pouvoir se transmettra durant trois siècles, avant de demeurer en place sous La conquête ottomane. Cet état de grâce durera jusqu’à leur massacre en 1811, roi d’Egypte d’origine albanaise.

Allez hop hop, les mamelouks, ça dégage

Dans le reste du « monde musulman », la plupart des conversions de dynasties se firent d’ailleurs pour des motifs politiques : ainsi, quand Shah Abbas II, dirigeant safavide de la Perse, convertit sa dynastie et son pays au chiisme duodécimain, c’est pour s’opposer au califat turc, son voisin et rival. Le conflit entre le monde perse et le monde turc est d’ailleurs toujours présent aujourd’hui. A titre d’exemple, jusque très récemment, la République islamique d’Iran protégeait officieusement le PKK contre la Turquie.

III/ Un peu de géopolitique… Et de bon sens

Ainsi, quand la France s’allie avec l’empire ottoman, elle ne cherche qu’à contrebalancer le pouvoir des Habsbourgs qui, telle une pince à trois doigts, l’enserre au sud (Espagne), au nord (Pays-Bas espagnols) et dans une moindre mesure à l’est (Autriche; proche de l’empire ottoman donc).

Il est de même logique que la France, quoique « Fille aînée de l’Eglise » ne fasse pas parti de la Sainte Ligue, à une époque où elle est la première puissance européenne d’un point de vue militaire, économique, et démographique.

Mais l’observateur de bonne foi remarquera qu’un autre pays catholique, la Pologne, ne fait pas parti de la Sainte Ligue… Probablement parce qu’elle n’avait pas d’intérêt politique à envoyer des troupes combattre. De la même façon, de peu sont ceux qui reprochent aux Vénitiens (catholiques ont le rappelle) d’avoir abandonné Georges Castriote dit Skanderberg, héros catholique de la lutte des Albanais contre les Ottomans. L’Albanie sera vendue aux Ottomans.

L’idée n’est pas de porter un jugement mais au contraire de mettre en évidence la complexité de l’Histoire, les alliances, les mentalités des diverses époques, les comportements sociaux, militaires, qui peuvent nous paraître étonnant ou révoltants.

Un dirigeant politique pense aux intérêts de ses sujets/citoyens. Le reste n’est que littérature. Lors de la révolution bolchévique, des tendances diverses ont combattu ensemble : socialistes, tsaristes, réactionnaires, anarchistes jusqu’à l’armée du Baron Roman Ungern Von Sternberg.

Il apparaît donc nécessaire de ne pas calquer des schémas actuels sur des faits passés et vice versa. L’idée que l’histoire se répète toujours deux fois selon l’historiographie marxiste paraît souvent douteuse.

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Art contemporain : les orphelins de la technique

L’artiste Déborah de Robertis s’est fait remarquer le 24 septembre 2017 lors d’une prestation artistico-visuelle au Louvre lors de laquelle elle a exhibé ses attributs féminins devant la Joconde. « Happening » féministe autant que politique et artistique, c’est là la preuve que l’art, notamment pictural, peine à se renouveler sans appui financier, médiatique et publicitaire. On se souvient de même du « Vagin de la reine » du plasticien Anish Kapoor, autre témoignage d’une préoccupation pour le moins troublante des « artistes » du XXI ème siècle pour la représentation graphique du sexe féminin.

« La laideur vient d’un désir de profanation. Avec la perte des rites de passages et de la culture religieuse, les hommes sont perdus. Ils commencent alors à vouloir se venger des anciens idéaux qui les ont trahis. »

Roger Scruton

Il est courant, voire récurent, de lire et d’entendre dans les milieux réactionnaires ou dits conservateurs que « l’art est mort  » sans que personne ne puisse fixer de date ni d’explication. Et qui de dire que Picasso était décadent, qui d’accuser le Bauhaus, avant que la discussion ne dérape dangereusement jusqu’à l’ad hominem ou le point Godwin.

Se pose une question essentielle : comment en est-on arrivés à la mort de l’art ?

Une série d’explications qui se nourrissent les unes les autres, et se suivent parfois, est envisageable.

La première est la mort progressive de Dieu. Quand les hommes de la Renaissance ont mis l’homme au centre de la création et de la représentation d’une part (homme de Vitruve) et d’autre part la pensée (cogito de Descartes), ils ont écarté de fait la première et la plus importante des hiérarchies : celle de Dieu. Or, ce qui est Beau est nécessairement Vrai et Bien, d’un point de vue théologique. Bien entendu, nombres d’œuvres d’art et de bâtiments contemporains ou postérieurs à la Renaissance sont de véritables chefs d’œuvres. Que l’on pense seulement à la Chapelle Sixtine, aux églises de la Contre-réforme catholique. Mais déjà certains de ces bâtiments ont un parfum de ce que les Grecs nommaient hubris ( ὕϐρις en grec ancien), à l’image du château de Versailles. Pour ces bâtiments comme pour ceux de nos XX et XXI ème siècles, l’écrivain Nicolàs Gòmez Dàvila avait une phrase : « la plus grande accusation contre le monde moderne est son architecture ». Il n’est pas question de nier la beauté de ces bâtiments mais de douter du rapport de celle-ci avec la Vérité et le Bien.

Une deuxième explication réside sans doute dans la prise de conscience que l’Homme, et ce qu’il a bâti, est éphémère. Paul Valery dans « Agonie ou renaissance » déclare « Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortels ». L’entre-deux guerres, ainsi que les divers mouvements culturels, artistiques et philosophiques, montrent bien cette idée d’une civilisation pressée de vivre, et de s’éteindre rapidement. Les mouvements surréaliste ou dada ne concernèrent que des cercles d’initiés là où l’art gothique par exemple avait été un mouvement architectural de fond. Le XX ème siècle, et plus encore le XXI ème, est d’un point de vue artistique et architectural l’ère du pratique plutôt que celle de l’esthétique (béton, goudron). C’est l’époque de l’immeuble collectif puis du HLM plutôt que de la maison, là encore pour des raisons économiques et historiques ; la reconstruction, le plan Marshall et l’exode rural sont passés par là.

Mais le XX ème siècle de l’après-guerre voit également arriver peu à peu la mort du progrès dans la technique : c’est le siècle où l’on a tout fait, tout vu, ou presque. Il n’y a pas de réelle innovation dans la peinture, le principe du cinéma et de la photographie reste le même jusqu’à l’arrivée du numérique. De même, les progrès de la cartographie, rapidement assistée par satellite, dès 1972, en viennent à peu à peu « tuer » les imaginaires. De fait, on dessine, on peint, on filme et on photographie peu ou prou comme les précurseurs. Le nombre d’arts n’a pas augmenté, malgré l’ajout relativement récent des arts médiatiques et de la bande dessinée et prochainement du jeu vidéo, qui sait.

Quels que soient les qualificatifs, péjoratifs ou mélioratifs, que l’on attribue à ces artistes, la réalité est cruelle : ils sont orphelins de la technique.

Nos Pères nous ont légué un fabuleux héritage artistique et intellectuel que nous sommes incapable non seulement de perpétuer, mais pire encore, de transformer. Nous sommes incapables de faire aussi bien que nos ancêtres, et c’est là un vertige absolument terrifiant.

Voilà pourquoi on voit des gens de lettres devenir courtisans, ou des plasticiens et des peintres concentrer leur oeuvre sur leurs seules parties génitales : parce qu’ils n’ont rien de Beau, donc de Vrai à produire, et parce qu’ils n’en ont plus les moyens techniques de le faire. Ils sont à la fois orphelins et matricides de la techniques : en faisant aveuglément confiance à celle-ci, ils ont oublié ce que l’Homme avait de talent créateur propre. Parce qu’il est de plus en plus facile de prendre une photographie et de la modifier, ils ont privilégié l’outil plutôt que la main et l’esprit qui le guident.

C’est également la raison pour laquelle la critique anti capitaliste de l’art contemporain est incomplète, borgne : si la financiarisation du « marché de l’art » est indéniable, il n’en demeure pas moins d’une part que la crise est avant tout philosophique et esthétique, et que d’autre part le capitalisme financier ne fait que jouer le rôle d’accélérateur des crises que traversent le monde de l’art.

La mort de l’art est indéniable. Mais c’est moins un contexte économique que spirituel et philosophique qui est en cause. Ce n’est que par un renouveau spirituel et philosophique que l’art sortira de cette boucle de laideur infernale à tout point de vue. Sans cela, la peinture, l’architecture, la photographie et même la littérature risquent de se retrouver comme prisonniers.

Conan le barbare : un film pas si bourrin

De nombreuses analyses ont été faites du personnage de Conan, de son univers, mais peu, je crois, ont cherché à en creuser la philosophie et la théologie. Je vais donc tâcher de démontrer les lignes de fracture que le film de John Milius de 1982 tend soit à mettre en exergue soit à réconcilier, notamment en m’intéressant au personnage de Thulsa Doom.

I/ Un « méchant » evolien

Dans la doctrine de l’éveil Julius Evola définit la conception de la vie dans le bouddhisme notamment comme une succession de tourbillons, comme un fleuve. Cette idée se retrouve dans le roman de Hermann Hesse Siddartha (le nom de Bouddha avant qu’il atteigne l’éveil).

Ai-je besoin de faire les présentations?

Le philosophe italien explique également que le bouddhisme est la seule religion et la seule doctrine qui soit réellement ascétique. A ce titre, Conan le barbare propose un traitement bouddhique du personnage de Thulsa Doom : immortel, ce sorcier a pour modèle et emblème le serpent (oroborous). Interprété par James Earl Jones, il ne manifeste jamais la moindre contrariété, joie, ou colère. Cela se voit à deux moments. Le premier est la fin du saccage du village de Conan, au début. Bien que l’opération soit un succès objectif total, Thulsa Doom n’a ni un mot ni un sourire de joie ou de contentement, pas même de joie sadique quand il décapite la mère de Conan. Le second moment survient quand il reproche à Conan d’avoir volé l’oeil du serpent et d’avoir tué le serpent géant. On ne ressent dans sa voix et dans sa posture corporelle qu’un vague mépris, mais ni rage ni agressivité. Et quand il envoie Conan se faire crucifier, il le fait pour se débarrasser, sans haine ni colère. C’est là ce qui fait la force de ce méchant, non manichéen, mais doté d’un système de valeurs différentes de celles de Conan.

Quand t’as joué Thulsa Doom et la voix de Dark Vador, t’as plus besoin de prouver quoique ce soit à personne.

II/ Un avertissement matérialiste : la chair et l’esprit

En face, le personnage de Conan apparaît comme incarnant (littéralement) la supériorité de la force sur l’esprit. C’est la le paradoxe : lors de sa rencontre avec Thulsa Doom, celui-ci lui déclare : « l’acier n’a aucune force. La chair est plus forte ! ». Mais la chair qu’évoque le sorcier est celle du nombre, de la masse, celle du guru non pas au sens traditionnel, mais au sens perverti. Le pouvoir, la richesse et l’orgueil, sont devenu péchés (ou hybris, dans une perspective grecque), et la secte est devenue la foule que redoutait Gustave Le Bon dans son ouvrage Psychologie des foules (1895). En effet, pour ascétique que soit Thulsa Doom, son monde est pervers : pouvoir, soif de richesse et des plaisirs sensibles (séquence de la caverne). Il est donc bien le serpent c’est à dire Satan, dont Jésus nous avertit dans Matthieu 24:24 : « Car il s’élèvera de faux Christs et faux prophètes; ils feront de grands prodiges et des miracles, au point de séduire, s’il était possible, même les élus ».

Le moment le plus frappant de cet aspect est celui où Conan, repéré comme intrus, est capturé. Une foule immense se lance alors à la suite des individus qui l’ont capturé, alors que cela est rationnellement absurde : il leur est impossible de le blesser. Ces fidèles ne sont guidés là que par leur fanatisme et leur fidélité sans borne en Thulsa Doom. Conan apparaît donc comme un personnage catholique face aux hérésies de la gnose, ou encore face aux Cathares, rappelant que le Divin s’est fait chair.

Dédicace à Catherine Millet, ceci est un gnostique. Pas un catholique. Son nom est René Guénon.

III/ Prométhée contre Jésus ? Eschatologie howardienne

Le film de John Milius réussit également le pari audacieux de mettre en perspective les thématiques christique et prométhéenne.

Nous l’avons vu, Conan peut être vu comme un héros christique. Mais ce héros européen est également un personnage prométhéen. On le voit à trois moments. Le premier est celui où le père de Conan confie à son fils le secret de l’acier, lui expliquant qu’il n’y a que la technique qui permette de lutter face à la barbarie et à l’obscurantisme. Or, nous l’avons vu dans un précédent article, pour Howard, le barbare est précisément l’incendie régénérant de la forêt (une idée que Christopher Nolan reprendra dans Batman Begins); il est Kalkî, Maitreya, et toutes les figures eschatologiques.

Cela se voit également au moment où Conan trouve son épée dans la tombe. L’arme est rouillée, il la remet à neuf, puis en profite pour se refaire de ses chaînes. Le message est simple : l’homme peut améliorer son outil et se défaire de ses limites grâce à lui.

Le troisième moment est celui où Conan tue le serpent géant, symbole de la victoire (ou du moins de la maîtrise) de l’homme sur la nature grâce à la technique. Chacun y aura vu une allusion aux héros et aux saints sauroctones, de Apollon tuant Python à Sainte Marthe, Saint Marcel, etc.

Saint Clément, premier évêque de Metz, conduisant le Graoully sur les bords de la Seine. C’est autre chose qu’un pitbull.

Mais le film a un message terrible pour Prométhée et les hommes : le prix de la technique est douloureux. Comme Prométhée, Conan est enchaîné à un arbre, harcelé par des vautours.

Oui ça fait mal.

Conan, Héros de Droite

Le personnage créé par Robert E Howard, a taillé de son épée, avant même la parution du Hobbit de J.R.R Tolkien (1937) la voie à un pan entier de l’heroic fantasy européenne moderne. Même s’il n’a pas été pensé explicitement de cette façon, nous allons examiner comment Conan le barbare peut être considéré comme un héros « de Droite », avant qu’il ne soit récupéré par le cinéma, le jeu de rôle, le jeu vidéo et tant d’autres supports.

L’âge hyborien, entre civilisation et barbarie

Conan est tout d’abord un héros évidemment et puissamment européen: évoluant dans un âge mythique qualifié d’Hyborien, supposé se dérouler entre la Chute de l’Atlantide et l’essor des anciennes civilisations (Sumer, Égypte Ancienne, Babylone), ce monde est déjà reconnaissable. La Stygie, terre de magie et de superstitions (nous verrons plus loin le rapport de Conan à la magie), est à n’en pas douter le Moyen orient, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, dont les Américains des années trente ne connaissent quasiment rien en cette période où s’amorce déjà la décolonisation et l’effondrement de l’empire ottoman. La lointaine et mystérieuse Kithai correspond de même à la Chine, et Corinthie à la civilisation hellénique. Chez Howard, le peu qui est connu, rationnel, dans un monde de bouleversements et de chaos, est européen ou à tout du moins « occidental ». Le sudiste, l’oriental, comme chez son ami Howard P. Lovecraft, est sauvage, superstitieux, violent. C’est l’âge du Kali Yuga, où la survie de l’individu ne peut passer que par sa force et sa ruse seules. L’âge barbare de Howard est un âge de purification, de retour aux valeurs traditionnelles et à l’état premier de l’homme, libre et sauvage, à l’image du héros de bande dessinée Rahan, « fils des âges farouches », et né en 1969.

Pour Howard, le barbare, par son caractère primitif, représente le premier stade de l’humanité, et donc l’homme libre par essence. Il est comme le feu régénérant des civilisations décadentes.

« A l’école de la guerre de la vie, ce qui ne me tue pas me rend plus fort » F. Nietzsche

Ainsi, Conan se retrouve paradoxalement barbare (barbaros, celui qui ne parle ni grec ni latin) pour de « bonnes raisons », jeté en dehors de Cités et de civilisations qui n’en sont plus, qui ont perdu toute notion de Bien commun. Face aux puissances du chaos, l’orphelin Cimmérien ne peut se fier qu’à lui et à l’acier. Véritable héros nietzchéen, c’est un individualiste qui apprend de la vie et d’elle seul : il n’a ni maître (« guru« , au sens hindou du terme) ni communauté qui puisse le protéger et l’aider. Cela se voit notamment dans le film de John Milius de 1982 avec Arnold Schwarzenegger dans le rôle-titre. Dans la séquence où l’on voit Conan grandir, il transcende au cours des années sa douleur, s’endurcit et augmente sa force et son endurance en poussant une noria. Si le film souffre d’imperfections quant à la création du personnage, cette scène illustre la maxime de Héraclite : « La vie est un combat ».

Les récits écrits après la mort de Howard en 1936 rendent moins quant à eux hommage à l’astuce et à l’intelligence d’un personnage qu’ils réduisent à une brute épaisse enchaînant succès guerriers et amoureux. Le Conan originel était lui « intellectuel et violent », et son auteur utilise souvent pour décrire son physique et sa façon de se déplacer, un champ lexical félin : chat, panthère, lion, silencieusement, par exemple. C’était ce Conan si subtil ainsi que son rapport à la magie qui le rendait intéressant, davantage qu’un enchaînement de coups d’épées et de filles dénudées.

Conan et la magie : matérialisme ou transcendance ?

Conan est souvent décrit comme méprisant la magie sous toutes ses formes. Ce relent de matérialisme que l’on retrouve également chez Howard P. Lovecraft se traduit chez Conan par une paradoxale et étonnante superstition quasi panique. Chez le Cimmérien, la cause en est très simple : ni ses muscles assistée de sa puissante épée d’acier, ni sa ruse animale, ne peuvent vaincre les tours des sorciers. Sa réaction perd parfois toute logique et toute mesure. Ainsi, face à la sorcière qu’il rencontre dans le film, s’il semble au départ séduit, il est également tour à tour inquiet et intéressé par les prophéties de la sorcière qui évoque « les serpents de la terre ». Les rapports de Conan à la magie restent pour le moins complexes. Mais l’une des choses qui le maintiennent dans ce Monde, c’est la certitude de l’au delà. Le monde de Howard connaît de nombreux Dieux et Conan vénère Crom. Dieu morose, sinistre, impitoyable et sourd aux prières, il ne tolère pas la faiblesse. On voit là encore l’influence de Nietzsche dans ce Dieu qui est sourd aux prières et aime le combat.

« Dieu est mort » Nietzsche. « Nietzsche est mort » Dieu

Conan est un guerrier individualiste ayant accepté son destin de chevaucher le tigre. Il est un comme tout homme de Droite (au sens evolien et non politicien) dans une période charnière : dans la tourmente.

Hubert Dubois

@Bibliopathe1

Métal Hurlant : cri d’une époque, cri de révolte

A l’aube des années 80 sortit sur les écrans une oeuvre baroque, un film d’animation pas du tout pour les enfants, Métal Hurlant (Heavy Métal en version originale).

S’inspirant de la revue éponyme, le film de Gerald Potterton, produit par Ivan Reitman, est le symptôme de son époque. Il est l’adolescent qui, au « Qu’ai-je fait pour avoir un fils pareil ! » répond en hurlant et en branchant sa guitare électrique. C’est ce que raconte Métal Hurlant, film nihiliste et bruyant qui suit les aventures du Loc-Nar, une bille verte symbolisant le mal absolu.

Je dois prévenir le lecteur que cet article n’est pas exempt de « spoils ».

Métal Hurlant ou la fin du rêve américain et du rêve hippie

Esthétiquement à la fois sale et très coloré, le film marque, d’un point de vue politique, philosophique et technique trois choses.

La première est la fin du rêve américain. Au début des années 80, les Etats-Unis se réveillent avec la gueule du bois. La guerre du Vietnam, les diverses crises en Amérique latine, la révolution iranienne ont porté un coup à leur hégémonie culturelle, militaire et diplomatique sur le « monde libre ». Il est vrai que dans ce contexte de guerre froide, leurs adversaires soviétiques ont subi des revers de nature proche, en Afghanistan, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. Mais pour les Etats-Unis, la crise est sérieuse. Cela se voit dans la deuxième séquence du film, dans laquelle évolue Harry, chauffeur de taxi désabusé, solitaire, et mal rasé. Dans cette séquence, qui se passe une New York futuriste (où le spectateur observateur remarquera la présence du WTC), la grosse pomme est sale, surpeuplée, envahie d’aliens (réminiscence du racisme lovecraftien?). La police est plus inutile et corrompue que jamais, incapable d’aider Harry lorsqu’il se présente avec « la gonzesse » fille d’un célèbre archéologue qui vient de trouver une mystérieuse pierre. Ce nihilisme, cette corruption, et cette violence, closent définitivement, si cela était encore nécessaire, le rêve hippie de liberté. Même la drogue a perdu son aspect gentiment récréatif et sympathique dans Métal Hurlant : les deux pilotes extraterrestres qui en consomment ne sont plus que de vulgaires cocaïnomanes proches de nos jet-setteurs ou de nos bobos. Voilà pour le second point. Pour ce qui est du troisième, les années 80 marquent d’un point de vue philosophique et technique une nouvelle étape dans la conquête spatiale. L’idée que peut être nous sommes seuls dans l’univers progresse : autre nihilisme.

30 ans avant Elon Musk

Un nouveau rapport au corps

Emblématique de son époque, le film l’est aussi par son rapport aux sens et au corps.

C’est le cas notamment avec la musique. Tous les groupes du moment semblent s’être donnés rendez-vous sur la bande son : Trust, Black Sabbath, Blue Öyster Cult, Nazareth… Pour un adolescent qui avait entre quinze et vingt ans, donc né de parents hippies, cette bande-son était celle de sa révolte. Il s’agissait là des premiers groupes qualifiés de heavy metal ou du hard rock, balayant l’ancienne génération de Led Zeppelin et Deep Purple, et puisant pour certains, comme Iron Maiden, des influences dans le punk.

Mais les adolescents en ébullition des années 80 trouvèrent dans Métal Hurlant ce que tous les jeunes garçons cherchent : de la bagarre, et des femmes nues. Entre récits d’aventures vaguement pulp et film d’animation, les (anti) héros de Métal Hurlant sauvent, séduisent et couchent avec de splendides jeunes femmes (et parfois dans le désordre). L’exception notable est le personnage de Taarna (personnage aux caractéristiques arthuriennes étonnantes) puisqu’il s’agit d’une femme et qu’elle se bat à moitié nue; et sans coucher avec personne, ni prononcer un mot, d’ailleurs.

Le Loc-Nar : rire (et vaincre) de la mort

Le film, je l’ai dit plus haut, tourne autour du Loc-Nar, qui représente le mal et la mort. Toutes les séquences, sans lien géographique ou temporel entre elles, n’ont que cet élément comme lien. Elles aboutissent en général à la mort dans d’atroces souffrances d’un ou plusieurs personnages.

L’intérêt est double. Le premier est d’abord purement esthétique, comme la séquence où le Loc-Nar ressuscite des pilotes de la seconde guerre mondiale pour en faire des morts vivants, ou bien plus amusante lorsqu’il transforme un benêt, témoin d’un procès, en brute qui détruit tout sur son passage à bord d’une station spatiale.

Bouh !

Le second intérêt, outre la réflexion sur la banalité du mal (que les ayants droits de Hanna Arendt m’envoient leurs avocats) est sa nécessité : le mal est. Il est nécessaire. Mais comme à tout pouvoir il doit y avoir un contre-pouvoir, Taarna intervient pour empêcher les ravages de cette chose sans âge.

Métal Hurlant, film culte et sauvagement drôle, a laissé une faible postérité. il n’aura donné qu’une suite (Métal Hurlant 2000), un clin d’oeil dans un épisode de South Park, et dans le film Le cinquième élément de Luc Besson. Il reste pour beaucoup de cinéphiles, de fans de métal (notamment les plus vieux) un objet (de) culte.

J’ai laissé de côté les analyses plus évidentes telles que les influences de Donjons et Dragons, de la fantasy des années 30 (Tolkien, Robert E. Howard mais surtout Lovecraft) à dessein. L’idée était de donner à voir une analyse nouvelle de ce chef d’oeuvre méconnu.

L’immigration n’est pas exotique : le piège de l’orientalisme

La période qui s’étend du XVIII ème au XX ème siècle, poussée par les nouvelles découvertes (Afrique, Amériques) a contribué à créer par le biais de la colonisation un univers orientalisant ou orientaliste.

Dès le XVIII ème siècle (encore que Edward Said fasse remonter le phénomène à la conférence de Vienne de 1312), Montesquieu s’interroge : « comment peut-on être persan ? ». Dans son sillage, philosophes, peintres, sculpteurs, poètes, écrivains, mais aussi militaires et aventuriers de tout bord s’engouffreront dans ce monde artistique nouveau. Parmi ceux la, certains vivront réellement l’aventure « orientale » (Lord Byron en Grèce, Arthur Rimbaud à Aceh, Herman Hesse en Inde et en Indonésie, Rudyard Kipling en Inde). D’autres la peindront. On citera le plus fameux d’entre eux, Jean-Léon Gérome, qui ne fut pas que le peintre du splendide (et historiquement douteux) « Police verso ».

Notez les courbes des fesses.

Les poètes français, parmi lesquels Victor Hugo, auront tôt fait de créer un orient mystérieux, où le cruel Arabe côtoie le bon Noir, la sensuelle berbère le sage fakir. Voyez plutôt :

« En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !
Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait,
Ils relèvent leur tête infâme.
Ecrasez, ô croyants du prophète divin,
Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin,
Ces hommes qui n’ont qu’une femme !
Meure la race franque et ses rois détestés !
Spahis, timariots, allez, courez, jetez
A travers les sombres mêlées
Vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor.
Vos tranchants étriers, larges triangles d’or,
Vos cavales échevelées !
Qu’Othman, fils d’Ortogrul, vive en chacun de vous.
Que l’un ait son regard et l’autre son courroux.
Allez, allez, ô capitaines !
Et nous te reprendrons, ville aux dômes d’or pur,
Molle Setiniah, qu’en leur langage impur
Les barbares nomment Athènes ! » (Le cri du mufti, 21 octobre 1828, in « les orientales » (1829)).

Edward Said, dans « l’orientalisme : l’orient créé par l’occident » définie l’orientalisme avant tout comme une spécialisation et comme un « domaine » géographique, ce qui constitue le paradoxe (La Grèce et la Russie sont-elle en orient ? Quid du Maghreb dont le nom même signifie « occident » _ le Maroc n’a pas d’ouverture sur la Méditerranée mais sur l’Atlantique), sans symétrisme : il n’existe pas d' »occidentalisme ». C’est là la difficulté de l’objet d’étude : son imprécision et donc sa taille : jusqu’où va l’Orient? Le Japon, pourtant « occidentalisé » dans ses représentations et son mode de vie depuis sa victoire contre la Russie (1904-1905), comme le montre très bien le livre « Faits et imaginaires de la guerre russo-japonaise » , dirigé par Dany Savelli ? Ce qui faisait (fait?) La difficulté de l’objet orient, et donc de « l’orientalisme » c’est que son caractère généraliste implique un caractère total voire totalisant comme l’explique là encore Edward Said. Quand un orientaliste évoquait l’Inde, ses religions, ses coutumes, ses langues, on supposait qu’il connaissait aussi bien l’Égypte, la terre sainte, le Maghreb, la Turquie… Puisque l’orient n’a pas vraiment de frontières géographiques. De même, entre 1897 et 1904 apparaît le « péril jaune », qui désigne l’idée en Europe que Japonais et Chinois fusionnent pour conquérir l’Europe. L’Asiatique, le « Jaune » devient alors un adversaire-type pour tout une série de livres, articles de cette époque.

On peut néanmoins marquer de façon temporelle la fin de la construction de l’essentiel ces représentations avec la décolonisation et les guerres qui s’en suivirent. Les années 70-80 ont vu l’apparition de plusieurs phénomènes :

Premièrement une immigration de masse dans les pays européens, pour certains issus de leurs anciennes colonies (pas tous : la Suède ou le Danemark par exemple n’ont jamais mis un pied en Afrique ou en Asie).

Deuxièmement, la prise de place croissante d’un capitalisme; nous reviendrons sur ses conséquences.

Troisièmement, la réislamisation d’une majorité d’immigrés, autrefois appelés « beurs » et « blacks ».

Attardons nous sur ce dernier point. Il apparaît très clair que le vocabulaire utilisé, le parquage dans des ghettos dont ils eurent tôt fait de chasser les Européens, ressemble énormément à de l’indigénat. Aujourd’hui, si l’on fait la synthèse, les masses d’origine immigrée pratiquent un islam de bricolage, douteux d’un point de vue des moeurs alimentaires et sexuelles (« l’islam des caves et des chichas »), de l’esthétique vestimentaire et capillaire, et de la langue utilisée, mélange le plus souvent d’arabe dialectal, de franglais, de verlan, d’argot, de diverses langues africaines. En somme quand vous vous promenez dans un centre commercial, à Châtelet les Halles par exemples, la jeunesse immigrée ou d’origine immigrée, ne ressemble pas aux tableaux de Gérome ou aux poèmes de Hugo_ c’est le moins que l’on puisse dire. La figure de la « beurette » , popularisée par ailleurs notamment par l’industrie pornographique, est à la fois éloignée des femmes des pays arabo-musulmans, et des tableaux de Jean-Léon Gérome.

Avouez que c’est pas Champigny sur Marne.
Tout de suite, les soirées chicha semblent plus sympa

Ces populations, idiots utiles du Capital (j’utilise ce terme au sens léniniste du terme; ce n’est pas un jugement de valeur) americanisées au possible dans leurs habitudes autant si ce n’est plus que les autochtones, ont perdu toutes racines et toute culture. Ils sont à la fois les acteurs et la vitrine du multiculturalisme le plus triste et le plus sordide.

Le néo-orientalisme est cette culture de l’excuse, mélange de colonialisme bien veillant qui veut que le « bon sauvage » reste un « grand enfant » toute sa vie, et de repentance masochiste. Elle consiste à trouver d’une part fabuleux quoique fasse une personne d’origine immigrée et d’autre part à ne jamais tout à fait les considérer comme des êtres humains responsables, conscients, et ce dans le Bien ou le Mal (au sens chrétien du terme); autre énième signe de la perte de sens chrétien de nos sociétés.

Il est nécessaire d’y mettre fin non seulement par des mesures politiques évidentes (fin de la politique migratoire de ces cinquante dernières années, mise en place de politique de retour) mais aussi de nous interroger pour l’avenir sur notre rapport à l’autre, sur ce continent et sur d’autres.

Islam, arme des banquiers

L’islam en tant que religion et culture est en Europe notamment occidentale un fait historique, politique, démographique et social non seulement récent mais surtout, au regard de la longue durée, anecdotique.

Si le califat d’Al Andalus est remonté jusque loin au nord (la « bataille » de Poitiers) et à l’est de la France (Grenoble, Lyon), ce ne sont pas huit tombes musulmanes retrouvées près de Narbonne qui font de la France et des pays limitrophes, à l’exception de l’Espagne, du Portugal ou de la plus lointaine Sicile, une terre « d’islam ». C’est bien le christianisme, sur des racines helleno-romaines et germaniques (européennes en somme) qui a façonné la France, ses peuples, ses arts, mais aussi ses paysages : les vignes et les monastères, on le comprend, sont plus rares au Pakistan, en Égypte et en Arabie saoudite. La topographie là encore est imprégnée de cette histoire, et on y trouve guère de présence de nos envahisseurs musulmans des premiers siècles du moyen âge : combien de villes et de villages portent des noms de saints et de saintes? Trop pour être comptés.

Ces quelques rappels faits, intéressons nous à la situation actuelle. Il y a une grande quantité de Français d’origine immigrée et d’étrangers sur le sol français. Certains sont réislamisés, certains n’ont jamais perdu la religion de leurs ancêtres, et d’autres enfin sont chrétiens (catholiques, évangéliques), notamment une grande quantité d’Africains subsahariens. Polarisés en diverses communautés, ces gens partagent néanmoins plusieurs choses : une assimilation proche du néant à la culture et à la civilisation française, y compris pour les chrétiens africains, une haine de la France, et conséquence, une allégeance à un autre pays.

Le problème n’est pas tant l’islam. Que celui ci soit violent, misogyne et intolérant ne nous intéresse pas tant que ses adeptes vivent entre eux en Syrie, en Algérie, au Yémen, en Turquie, en Iran. Vouloir une réforme de l’islam c’est s’aligner sur les valeurs progressistes et laïques de la République. La critique théologique de l’islam qui est le plus mise en avant dans les médias, outre sa pauvreté spirituelle (pour ou contre le cochon ? Le voile ou le string ?) ne sert qu’à masquer le fait que l’islamisation, réelle, n’a été possible que par une immigration de masse, elle même arme du Capital. Critiquer l’islam en tant que spiritualité et uniquement en tant que telle, est une arnaque intellectuelle et politique. Que l’on me comprenne bien : je ne dis pas que cette critique n’est pas intéressante. Je dis qu’elle n’est pas intéressante d’un point de vue politique.

C’est donc moins le Coran qu’il faut expurger, que le multiculturalisme. S’il y avait en France 20 millions de Japonais shinto, malgré l’image romantique que se font les Français des Japonais, des geishas, des samouraïs, du théâtre nô et de la cérémonie du thé, il y aurait aussi des actes de violence. Ils seraient différents mais ils existeraient. De la même manière, rappelons que Hutus et Tutsis n’ont pas eu besoin de l’islam pour se massacrer entre eux.

Pour préciser encore davantage ma pensée, il faut bien comprendre que je refuse de choisir entre le califat et la République laïque.

Dolores, l’IRA, l’Irlande et le catholicisme 

Dolores O’Riordan est morte hier lundi 15 janvier à l’âge de 46 ans. La chanteuse des Cranberries, à la voix rageuse, fragile, ou angélique s’est éteinte dans le ciel londonien où elle était venue enregistrer_une dernière fois. 

Dernière d’une famille de sept enfants, la chanteuse irlandaise était connue non seulement pour son talent mais aussi pour des convictions et une âme qu’elle n’a jamais reniées, ce que les médias et les bien pensants ne lui ont jamais pardonné, même dans la mort. Pro famille (« Ode To My Family »), patriote irlandaise ( » God Be With You »), l’auteur des textes de la « sauce aux canneberges » (qui accompagne l’action de Grâce) savait mettre subtilement ses convictions en avant. Elle était également pro peine de mort, prenant pour exemple Singapour, et anti avortement… Comme n’importe quelle Irlandaise catholique née en 1971 (« The Icicle Melt »).

Il y a cependant un contresens que doivent éviter les admirateurs de Dolores, notamment ceux qui s’intéressent à l’IRA et au conflit Nord-irlandais. Pour patriote et catholique qu’elle fusse, elle n’a jamais apporté son soutien à la cause de l’IRA, condamnant même la violence et la guerre à travers sa chanson la plus connue, « Zombie« . L’idée est moins de prendre position contre l’IRA, et notamment sa branche armée, que de tenter de s’interposer entre les belligérants et d’imposer une sorte de paix de Dieu, à une époque où l’Eglise ne répond (déjà) pas/plus à ses aspirations (elle déclarait ne pas aller à l’église). Le refrain ne dit pas autre chose : « But you see, it’s not me/It’s not my family/In your head, In your head, they are fighting/ With their tanks, and their bombs/ And their, and their guns/ In your head, they are crying ». Là où les tanks se réfèrent aux troupes britanniques, les bombes se réfèrent aux attentats de l’IRA (encore que les Black and Tans aient pu se livrer à des actions proches). Ce que hurle Dolores est une supplication et une prière. C’est une jeune femme qui a 22 ans au moment de l’attentat de Warrington évoqué dans la chanson et qui n’a connu que la pauvreté et la guerre. L’accent est mis, on  le comprend, sur le caractère non seulement brutal mais encore lassant de la guerre (« Another head hangs lonely/Child is slowly taken »).

The Cranberries est donc moins un groupe « nationaliste » qu’un groupe catholique, et un groupe irlandais. 

« Le bon, la brute et le truand » : métaphysique d’une chute

Le dernier volet de la « trilogie du dollar », il buono, il brutto e il cattivo en version originale, demeure l’apogée de son auteur, Sergio Leone, en même temps qu’un modèle d’un genre nommé presque par (auto) dérision le western spaghetti. Ce genre, qui s’oppose (ou en tout cas se distingue), au western classique, a pour caractéristiques des thématiques très différentes. : Exit la conquête de l’ouest et les méchants Indiens, bonjour la guerre de Sécession et ses questionnements sur le Progrès et la mécanisation de la guerre, des personnages plus nuancés, moins manichéens (le « bon » de Le bon, la brute et le truand ne l’est que comparativement aux deux autres… Ce qui n’est pas peu dire !), la force de frappe des paysages désertique, quasi lunaires aboutissant à des oeuvres contemplatives (l’Espagne des années 60 (et les soldats de l’armée franquiste, « prêtés » par le Caudillo pour les scènes de bataille), un indivualisme et une anomie parfois dérangeants (torture, violence sur les femmes)… Voilà des éléments que cet article se propose d’aborder ou du moins d’effleurer : la chute des hommes et leurs doutes face à l’avènement de la civilisation du Progrès, dans un film de 1966 se déroulant quasiment un siècle avant.

Merci qui pour les figurants ? Bah non. Merci Franco.

Je ne rappellerai pas le synopsis et ne m’embarasserai pas de spoil : si vous n’avez pas vu le bon, la brute et le truand en 2017, je ne peux rien pour vous.

L’avènement de la guerre mécanique

Un certain nombre d’historiens considèrent soit la guerre de Sécession (Civil War) soit la guerre de Crimée comme la première guerre dite moderne. Il y a cela plusieurs raisons :

  1. Le nombre de soldats engagés (et tués);
  2. L’utilisation massive de l’artillerie et notamment de canons automatiques;
  3. L’utilisation de tranchées.

Dans le film, ces éléments sont particulièrement bien montrés. Les soldats en particuliers sont dépeints tels qu’on peut se les figurer : épuisés, mal rasés, assoiffés, amaigris, l’oeil vide. Voilà ce que nous enseigne le bon, la brute et le truand : l’honneur et les valeurs militaires ne sont bonnes que pour les cérémonies. Le patriotisme et la ferveur héroïque qui pouvaient exister en début de conflit ne transparaissent pas à ce moment là, tant cette guerre mécanique fait des soldats des bêtes ; ou plutôt : du guerrier un soldat, d’un soldat un militaire.

Des hommes au milieu des ruines

Les personnages du film, et en particulier le trio principal, semblent des damnés d’un monde post apocalyptique, où hiérarchies et Dieu(X) font cruellement défaut. Là où les personnages campés par John Wayne sont toujours esthétiquement et éthiquement du bon côté (la loi, l’ordre, la morale, Dieu, etc), eux n’ont ni foyer, ni morale, ni honneur (les magouilles entre Blondin et Tuco pour récupérer la prime sur la tête du second) voire n’ont pas de nom (« Blondin »).

« Dieu est mort » Nietzsche ; »Nietzsche est mort » Dieu

Chez Sergio Leone, Dieu est bel et bien mort, et Ses créatures n’en sont que plus désemparées. C’est tout du moins le sentiment de « Blondin » avant d’être capturé par les Yankees. Cette scène, au delà de son aspect farce et de l’hilarité qu’elle peut déclencher, semble nous indiquer autre chose : dans le monde de Leone, si Dieu est mort, il n’y a plus que des masques de Lui. Et celui qui imite Dieu, c’est Lucifer. C’est d’ailleurs curieusement un monde où règne non seulement la violence et le mensonge, mais aussi où les femmes sont quasi absentes. Le rapport des personnages de Leone aux femmes est d’ailleurs pour le moins douteux puisqu’on y voit Sentenza gifler Maria, la prostituée. Notons que la seule femme du film porte le nom de la Sainte Vierge, ce qui n’est guère étonnant pour un film réalisé par un Italien : le film serait donc abandonné de Dieu mais non de Sa mère ?

Une Marie peut en cacher une autre.

La violence de « le bon, la brute et le truand » : violence esthétique, violence morale ?

La violence la plus immédiate n’est pas celle que s’infligent les personnages : il y a peu de duels, une seule scène de bataille, une scène de torture, la mort du chasseur de primes (tué par Tuco) ; en somme peu de violence physique pour un film de 178 minutes en version longue.

La vengeance de Tuco, quand celui-ci fait marcher Blondin dans le désert, constitue une violence esthétique et morale plus grande. Comment ne pas voir autre chose qu’un martyr derrière ce Blondin pourtant tellement amoral, voir un parallèle avec l’errance du Christ, tenté par Satan sous un soleil brûlant ?

Jésus Christ dans le désert, par Ivan Kramskoï (1872)

La solitude des corps et des âmes des personnages est accentuée par les paysages désertiques de l’Espagne : dans des espaces brulées par le soleil incandescent, les corps semblent minuscules, faibles, et les âmes, en peine, livrées à toutes les tentations de violences possibles.
Film immense, amoral, chrétien et nietzschéen, qui pleure la mort de Dieu, le bon, la brute et le truand , tu l’auras compris lecteur, est mon film préféré.

Pourquoi lire de la poésie : plaidoyer pour un art inutile

Les lecteurs qui me suivent et me connaissent savent qu’en plus de mes diatribes, j’écris de la poésie, cet art inutile qui ne se vend pas et fait rire_voir à ce sujet là la critique de Juan Asensio sur la littérature actuelle et sa crise.

La faute sans doute à une multitude de facteurs : désenchantement du monde sous les coups de pelle mécanique du Progrès, politiques de l’éducation nationale qui ont fini par nous faire croire que Booba valait bien Rimbaud (il y en a un seul des deux qui a fait la guerre et trafiqué des armes et de l’ivoire, et ce n’est pas Booba), crise du livre, crise morale et spirituelle et en particulier mort de Dieu, etc. 

Il ne faut pas s’étonner par conséquent si nos « milieux », qui portent aux nues des hommes tels que Robert Brasillach, Hermann Hesse, Ezra Pound, Homère, Howard Lovecraft, et tant d’autres, des milieux qui se targuent (à raison bien souvent) de culture, se retrouvent coupés d’une partie de la littérature française ou occidentale en général, la poésie. Il m’a été demandé d’écrire cette introduction, afin d’aider les gens à suivre le lapin blanc dans son terrier, car j’ai bien conscients que dans le monde des poètes et des prophètes, les profanes (et même parfois les initiés) sont quelque peu « Alice ». 

Les amateurs de Matrix apprécieront

Pourquoi lire de la poésie ?

C’est la question qu’il faut se poser en premier : pourquoi lire Baudelaire, Hafez, Villon, Ramprasad Sen ou Borges ? Il y a à mon sens deux écoles et donc deux réponses possibles. La première est celle que l’on retrouve dans le livre (et le film) « le cercle des poètes disparus » : « On écrit pas de la poésie parce que c’est joli mais parce qu’on appartient à l’humanité ». La poésie est le langage qui relie les hommes. Les oeuvres fondatrices des hommes sont soit des codes de lois, soit des poèmes : Illiade, Odyssée, Baghavad-Gita, certaines parties de l’Ancien Testament, ces oeuvres sont les socles de certaines civilisations. Ceux qui les ont couchées sur le papier (ou l’argile) ont été les témoins historiques ou mythiques de choses qu’ils ont voulu nous transmettre. 

La réponse que je préfère se trouve cela dit sous la plume de Charles Baudelaire qui déclarait « la poésie n’a pas d’autre but qu’elle même », proclamant dès lors l’art pour l’art, l’esthétique pour elle même (ce qui n’exclut pas cependant l’éthique). 

Sand rire, j’ai besoin de le présenter ?

Je préfère donc imaginer un art (et une poésie) beau en lui-même, pour lui-même. Cela n’exclut évidemment pas non plus la transcendance (c.f la démarche et la vie entière de J.S Bach). 

Lire de la poésie c’est pénible !  

Il est évident que lire en soit est un exercice pouvant s’avérer fastidieux. Pour ces personnes là précisement, lire de la poésie peut s’avérer un paliatif intéressant. En effet, on pioche, on picore dans une assiette comme à l’apéritif, et on ne risque pas d’être repus. En vers, en prose, en haïkus et dans toutes les langues, mêmes les petits lecteurs, qui ressentent, peur, dégout ou angoisse devant les livres peuvent surmonter cela grâce à la poésie; la poésie comme porte d’entrée à la lecture en somme. À titre d’exemple, même si je suis un gros lecteur, quand j’ai lu « les fleurs du Mal » de Charles Baudelaire pour la première fois, je ne l’ai pas lu d’une traite. J’ai pioché, en me référant à la table des matières. Et je continue ainsi pour de nombreux poètes car lire un recueil, souvent épais, de bout en bout, est fastidieux, et répétitif. 

Que lire ?

C’est là la question la plus délicate. Il m’est sans doute impossible de conseiller un lectorat. Je peux conseiller des individus, au cas par cas, après discussion avec eux, sentir leur sensibilité, leurs goûts, comme en matière de vin, de cuisine ou de femmes. Mais guère davantage. Je peux par contre déconseiller Helinan de Froidmont ou François Villon, dans le texte si vous n’êtes pas familier de la langue médiévale, la Divine comédie autrement qu’en français si vous ne parlez pas italien.

Version française ou version originale ?

Je vous dirais déjà de faire comme vous voulez et comme vous pouvez : il y a peu de probabilité que vous lisiez le farsi pour lire Ferdowsi ou Hafez dans le texte; moi non plus. Cela dit, je vous conseillerais, dans un second temps, de lire certains poètes, dans leurs versions originales (Pound, Poe, Lovecraft, etc.) Car la langue qu’ils utilisent est infiniment plus riche en anglais. 
Où lire ?

Partout : en allant au travail, après, dans le bain, après l’amour (pendant même pour les plus romantiques), à la fac, avant de dormir, pendant que les oeufs cuisent, quand bébé s’endort… Il n’y a ni endroit ni moment.

Conclusion ?

La poésie façonne l’imaginaire, éleve l’esprit y compris vers le divin. Elle enrichit le vocabulaire, la grammaire et la conjugaison. Et tout lecteur de poésie est un poète potentiel.