« Le bon, la brute et le truand » : métaphysique d’une chute

Le dernier volet de la « trilogie du dollar », il buono, il brutto e il cattivo en version originale, demeure l’apogée de son auteur, Sergio Leone, en même temps qu’un modèle d’un genre nommé presque par (auto) dérision le western spaghetti. Ce genre, qui s’oppose (ou en tout cas se distingue), au western classique, a pour caractéristiques des thématiques très différentes. : Exit la conquête de l’ouest et les méchants Indiens, bonjour la guerre de Sécession et ses questionnements sur le Progrès et la mécanisation de la guerre, des personnages plus nuancés, moins manichéens (le « bon » de Le bon, la brute et le truand ne l’est que comparativement aux deux autres… Ce qui n’est pas peu dire !), la force de frappe des paysages désertique, quasi lunaires aboutissant à des oeuvres contemplatives (l’Espagne des années 60 (et les soldats de l’armée franquiste, « prêtés » par le Caudillo pour les scènes de bataille), un indivualisme et une anomie parfois dérangeants (torture, violence sur les femmes)… Voilà des éléments que cet article se propose d’aborder ou du moins d’effleurer : la chute des hommes et leurs doutes face à l’avènement de la civilisation du Progrès, dans un film de 1966 se déroulant quasiment un siècle avant.

Merci qui pour les figurants ? Bah non. Merci Franco.

Je ne rappellerai pas le synopsis et ne m’embarasserai pas de spoil : si vous n’avez pas vu le bon, la brute et le truand en 2017, je ne peux rien pour vous.

L’avènement de la guerre mécanique

Un certain nombre d’historiens considèrent soit la guerre de Sécession (Civil War) soit la guerre de Crimée comme la première guerre dite moderne. Il y a cela plusieurs raisons :

  1. Le nombre de soldats engagés (et tués);
  2. L’utilisation massive de l’artillerie et notamment de canons automatiques;
  3. L’utilisation de tranchées.

Dans le film, ces éléments sont particulièrement bien montrés. Les soldats en particuliers sont dépeints tels qu’on peut se les figurer : épuisés, mal rasés, assoiffés, amaigris, l’oeil vide. Voilà ce que nous enseigne le bon, la brute et le truand : l’honneur et les valeurs militaires ne sont bonnes que pour les cérémonies. Le patriotisme et la ferveur héroïque qui pouvaient exister en début de conflit ne transparaissent pas à ce moment là, tant cette guerre mécanique fait des soldats des bêtes ; ou plutôt : du guerrier un soldat, d’un soldat un militaire.

Des hommes au milieu des ruines

Les personnages du film, et en particulier le trio principal, semblent des damnés d’un monde post apocalyptique, où hiérarchies et Dieu(X) font cruellement défaut. Là où les personnages campés par John Wayne sont toujours esthétiquement et éthiquement du bon côté (la loi, l’ordre, la morale, Dieu, etc), eux n’ont ni foyer, ni morale, ni honneur (les magouilles entre Blondin et Tuco pour récupérer la prime sur la tête du second) voire n’ont pas de nom (« Blondin »).

« Dieu est mort » Nietzsche ; »Nietzsche est mort » Dieu

Chez Sergio Leone, Dieu est bel et bien mort, et Ses créatures n’en sont que plus désemparées. C’est tout du moins le sentiment de « Blondin » avant d’être capturé par les Yankees. Cette scène, au delà de son aspect farce et de l’hilarité qu’elle peut déclencher, semble nous indiquer autre chose : dans le monde de Leone, si Dieu est mort, il n’y a plus que des masques de Lui. Et celui qui imite Dieu, c’est Lucifer. C’est d’ailleurs curieusement un monde où règne non seulement la violence et le mensonge, mais aussi où les femmes sont quasi absentes. Le rapport des personnages de Leone aux femmes est d’ailleurs pour le moins douteux puisqu’on y voit Sentenza gifler Maria, la prostituée. Notons que la seule femme du film porte le nom de la Sainte Vierge, ce qui n’est guère étonnant pour un film réalisé par un Italien : le film serait donc abandonné de Dieu mais non de Sa mère ?

Une Marie peut en cacher une autre.

La violence de « le bon, la brute et le truand » : violence esthétique, violence morale ?

La violence la plus immédiate n’est pas celle que s’infligent les personnages : il y a peu de duels, une seule scène de bataille, une scène de torture, la mort du chasseur de primes (tué par Tuco) ; en somme peu de violence physique pour un film de 178 minutes en version longue.

La vengeance de Tuco, quand celui-ci fait marcher Blondin dans le désert, constitue une violence esthétique et morale plus grande. Comment ne pas voir autre chose qu’un martyr derrière ce Blondin pourtant tellement amoral, voir un parallèle avec l’errance du Christ, tenté par Satan sous un soleil brûlant ?

Jésus Christ dans le désert, par Ivan Kramskoï (1872)

La solitude des corps et des âmes des personnages est accentuée par les paysages désertiques de l’Espagne : dans des espaces brulées par le soleil incandescent, les corps semblent minuscules, faibles, et les âmes, en peine, livrées à toutes les tentations de violences possibles.
Film immense, amoral, chrétien et nietzschéen, qui pleure la mort de Dieu, le bon, la brute et le truand , tu l’auras compris lecteur, est mon film préféré.

Publicités

Pourquoi lire de la poésie : plaidoyer pour un art inutile

Les lecteurs qui me suivent et me connaissent savent qu’en plus de mes diatribes, j’écris de la poésie, cet art inutile qui ne se vend pas et fait rire_voir à ce sujet là la critique de Juan Asensio sur la littérature actuelle et sa crise.

La faute sans doute à une multitude de facteurs : désenchantement du monde sous les coups de pelle mécanique du Progrès, politiques de l’éducation nationale qui ont fini par nous faire croire que Booba valait bien Rimbaud (il y en a un seul des deux qui a fait la guerre et trafiqué des armes et de l’ivoire, et ce n’est pas Booba), crise du livre, crise morale et spirituelle et en particulier mort de Dieu, etc. 

Il ne faut pas s’étonner par conséquent si nos « milieux », qui portent aux nues des hommes tels que Robert Brasillach, Hermann Hesse, Ezra Pound, Homère, Howard Lovecraft, et tant d’autres, des milieux qui se targuent (à raison bien souvent) de culture, se retrouvent coupés d’une partie de la littérature française ou occidentale en général, la poésie. Il m’a été demandé d’écrire cette introduction, afin d’aider les gens à suivre le lapin blanc dans son terrier, car j’ai bien conscients que dans le monde des poètes et des prophètes, les profanes (et même parfois les initiés) sont quelque peu « Alice ». 

Les amateurs de Matrix apprécieront

Pourquoi lire de la poésie ?

C’est la question qu’il faut se poser en premier : pourquoi lire Baudelaire, Hafez, Villon, Ramprasad Sen ou Borges ? Il y a à mon sens deux écoles et donc deux réponses possibles. La première est celle que l’on retrouve dans le livre (et le film) « le cercle des poètes disparus » : « On écrit pas de la poésie parce que c’est joli mais parce qu’on appartient à l’humanité ». La poésie est le langage qui relie les hommes. Les oeuvres fondatrices des hommes sont soit des codes de lois, soit des poèmes : Illiade, Odyssée, Baghavad-Gita, certaines parties de l’Ancien Testament, ces oeuvres sont les socles de certaines civilisations. Ceux qui les ont couchées sur le papier (ou l’argile) ont été les témoins historiques ou mythiques de choses qu’ils ont voulu nous transmettre. 

La réponse que je préfère se trouve cela dit sous la plume de Charles Baudelaire qui déclarait « la poésie n’a pas d’autre but qu’elle même », proclamant dès lors l’art pour l’art, l’esthétique pour elle même (ce qui n’exclut pas cependant l’éthique). 

Sand rire, j’ai besoin de le présenter ?

Je préfère donc imaginer un art (et une poésie) beau en lui-même, pour lui-même. Cela n’exclut évidemment pas non plus la transcendance (c.f la démarche et la vie entière de J.S Bach). 

Lire de la poésie c’est pénible !  

Il est évident que lire en soit est un exercice pouvant s’avérer fastidieux. Pour ces personnes là précisement, lire de la poésie peut s’avérer un paliatif intéressant. En effet, on pioche, on picore dans une assiette comme à l’apéritif, et on ne risque pas d’être repus. En vers, en prose, en haïkus et dans toutes les langues, mêmes les petits lecteurs, qui ressentent, peur, dégout ou angoisse devant les livres peuvent surmonter cela grâce à la poésie; la poésie comme porte d’entrée à la lecture en somme. À titre d’exemple, même si je suis un gros lecteur, quand j’ai lu « les fleurs du Mal » de Charles Baudelaire pour la première fois, je ne l’ai pas lu d’une traite. J’ai pioché, en me référant à la table des matières. Et je continue ainsi pour de nombreux poètes car lire un recueil, souvent épais, de bout en bout, est fastidieux, et répétitif. 

Que lire ?

C’est là la question la plus délicate. Il m’est sans doute impossible de conseiller un lectorat. Je peux conseiller des individus, au cas par cas, après discussion avec eux, sentir leur sensibilité, leurs goûts, comme en matière de vin, de cuisine ou de femmes. Mais guère davantage. Je peux par contre déconseiller Helinan de Froidmont ou François Villon, dans le texte si vous n’êtes pas familier de la langue médiévale, la Divine comédie autrement qu’en français si vous ne parlez pas italien.

Version française ou version originale ?

Je vous dirais déjà de faire comme vous voulez et comme vous pouvez : il y a peu de probabilité que vous lisiez le farsi pour lire Ferdowsi ou Hafez dans le texte; moi non plus. Cela dit, je vous conseillerais, dans un second temps, de lire certains poètes, dans leurs versions originales (Pound, Poe, Lovecraft, etc.) Car la langue qu’ils utilisent est infiniment plus riche en anglais. 
Où lire ?

Partout : en allant au travail, après, dans le bain, après l’amour (pendant même pour les plus romantiques), à la fac, avant de dormir, pendant que les oeufs cuisent, quand bébé s’endort… Il n’y a ni endroit ni moment.

Conclusion ?

La poésie façonne l’imaginaire, éleve l’esprit y compris vers le divin. Elle enrichit le vocabulaire, la grammaire et la conjugaison. Et tout lecteur de poésie est un poète potentiel.