Docteur Roman et Mister Polanski 

Histoire de relancer un peu d’huile sur le feu, je profite de l’immense bonheur que me procure la nouvelle de l’annulation de la venue de Polanski aux Césars, « meurtri », pour parler de son cas. Tout le monde connaît l’affaire. Non, ce dont je veux parler, c’est de ce double discours de l’intelligentsia sur « l’homme et l’artiste » (en mettant l’emphase sur le O de homme et le A de artiste). Certains artistes, authentiques génies, sont ainsi vouées aux gémonies, et leurs oeuvres à l’Enfer (Robert Brasiliach, Pierre Drieu la Rochelle…). D’autres, parfois non moins sulfureux, se trouvent dans un creux, une zone orange : en parler avec trop de sympathie dans une revue vous range dans le camp des réactionnaires, des nazis, des antisémites (la liste est interminable). On citera parmi eux Knut Hamsun, Ezra Pound, René Guénon, Louis Ferdinand Céline, et d’autres. Pour eux, il est permis (il est nécessaire de séparer « la homme de l’artiste »). Fumisterie ! C’est une hypocrisie sans nom. Une oeuvre, un livre, un poème, un film, n’est pas désincarné. Il appartient à un lieu, un temps, et à un homme. Ce n’est pas le docteur Destouches qui a écrit Voyage au bout de la nuit, et Louis Ferdinand Céline qui a écrit Bagatelles pour un massacre. Il n’y a pas de docteur Jekyll et Mister Hyde en littérature, ni dans aucun art. De la même façon, il n’y a pas un « bon » Roman Polanski qui aurait réalisé Rosemary Baby ou le bal des vampires, et un « mauvais » qui aurait drogué et sodomisé une adolescente de treize ans. Il y a un seul Roman Polanski, qui s’est élevé avant de chute ce jour de 1977, pareil à Lucifer. 

Pourquoi certains artistes, dont nul ne nie le génie et le talent, échappent ils à l’opprobre populaire et médiatique, ainsi qu’au jugement ? Pourquoi Arthur Rimbaud poète est-il valorisé, ce qui est légitime, alors que Arthur Rimbaud trafiquant d’ivoire, ou mercenaire dans la guerre d’Acèh, n’existe que dans les esprits les plus curieux ? Et pourtant, Rimbaud fut autant un trafiquant d’ivoire et un mercenaire que Polanski un prédateur sexuel. De même, Aragon fut un soutien hystérique du régime stalinien, et Sartre, des Khmers rouges. Il est nécessaire je crois de parler de tous les génies en termes d’ombre et de lumière. Polanski ne doit pas échapper à cette règle. 

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